Journal d'un TELien (13)







Dominique Boucher
April 29 2004


Journal d’un TELien (13)

Vendredi 26 mars 2004.

On ne peut pas toujours être à ce que l’on fait.…

Moi par exemple, il m’est arrivé de graisser la poêle avec de la moutarde en lieu et place du beurre, et les œufs au plat non contents de faire la grimace firent le régal des enfants à défaut du mien (il faut dire que le palais de nos petits, tellement accoutumés aux extravagances culinaires d’aujourd’hui, n’a pas la qualité ni le savoir du nôtre à leur âge). Une autre fois, j’ai honoré ma moitié d’un superbe bouquet de narcisses (cueillies lors d’une balade solitaire et intellectuellement régénératrice), lui souhaitant du plus profond de mon petit cœur le plus heureux des anniversaires ; la dame fut charmée mais terriblement gênée : je m’étais tout bonnement trompé de pavillon, et de porte. Une dernière, pour ma pénitence : j’avais quoi, dix-huit / dix-neuf ans ? Et je gardais les buts d’une équipe de foot composée des volontaires d’un camping à Cavalaire ; des types aussi différents d’âge que d’expérience. Les aficionados d’un jour (mères, filles, sœurs, copines) battaient des mains et des pieds aux cris d’encouragement de " Bou-cher ! Bou-cher ! Bou-cher ! ". Et je n’étais pas peu fier de l’attention toute particulière et ciblée des clameurs féminines et Ô combien chaudes. Par quatre fois j’ai été chercher le ballon au fond des filets. Forcément, les bras levés au ciel en signe de remerciement à l’endroit de mes fans, je ne pouvais avoir les mains attentives au reste. Ce n’est que sous la douche, lors du débriefing, que j’appris que notre équipe avait été sponsorisée par l’amicale des boucheries de Cavalaire, et que dans mon dos (comme dans celui de mes équipiers d’un jour) était floqué un grand " Allez les bouchers ". Comme quoi ! l’argent et le sport ne font pas bon ménage ; et prendre ses désirs pour des réalités vous concocte bien des déboires.

Bref ! J’en reviens à mon mouton… Avoir la tête à ce que je fais. Énoncé du problème : je n’ai qu’une tête mais de multiples activités ; comment faire entrer une tonne de diverses besognes dans 1 250 cm3 encéphaliques ? Ne pas faire intervenir la notion de temps dans la réponse, le temps étant comme chacun sait une notion non objective (en conséquence sujette à interprétation personnelle). S’en tenir donc au sujet : la dispersion des efforts, des forces et de la pensée ne conduit-elle pas vers l’inefficacité, à l’inachevé, pire : à l’embrouillamini, l’erreur fatale, le renoncement ?

La semaine fut chargée, pour ne pas dire : surchargée. Et point finie encore. Mon journal intime, à entretenir sous peine de le voir pleurnicher dans son petit coin de la commode. Mes interventions dans le Forum, variées et pas toujours frappées du bon sens. Ma mail-box, c’est venu de tous les coins, bonnes et moins bonnes nouvelles (et réponses à la clé). La maquette de l’affiche pour le spectacle de Vivoux, on ne peux pas refuser un petit service aux copains. L’@Événement, toujours dans sa phase de montage. Mon boulot à la boîte. Les travaux à la maison. Ma pièce de théâtre, en train. Ma déclaration d’impôt, bâclée mais à l’heure. Les courses au supermaché. Les devoirs des enfants. La niche du chien, le kit à monter. Les dents, à brosser (les miennes cela va de soi, car à chacun ses corvées). Quoi d’autre ? Non, c’est tout. Ah ! Si ! J’allais oublier (c’est fou comme les petites choses se font si bien oublier, lorsqu’elles le veulent) : ma peinture.

J’ai donc été cherché en fin de l’après-midi d’hier ma dernière œuvre confiée à l’encadreur pour l’embellir, qui me l’a rendue moyennant la signature d’un petit chèque. J’ai tout de suite vu, à sa mine, que quelque chose n’allait pas. " Quoi ? " lui dis-je. " Tu as croisé la faucheuse, ma parole ! ". Lui et moi, nous sommes au tutoiement, depuis que nous nous fréquentons grâce à ma prolifique production des dernières années. " Tu t’es mis à l’hyperréalisme ? " me dit-il, d’un ton dévoilant quelque déception. " Hein ? " fis-je. Il me tendit mon œuvre, et à y regarder de près, il avait encadré ma déclaration d’impôt. " M… ! " Lançai-je. " J’espère ne pas avoir fait cadeau de ma belle œuvre à l’inspecteur. Mérite pas ça ! ". Démonté, je suis rentré à la maison. Ma femme me dit que Christian avait téléphoné ; il ne comprenait pas pourquoi, dans la maquette de l’affiche que je lui avais envoyé, en lieu et place de la figure de Vivoux je m’étais appliqué à lécher celle de notre chien. Je suis allé au bar pour me taper un remontant ; " Ben ! " que j’ai lancé à ma femme, "Pourquoi ces sacs de plâtre à la place de mon rhum ? ", " C’est tout ce que tu nous a ramené des courses " dit-elle, sans plus de reproches. Tout penaud, je m’en fus reprendre quelqu’encouragement du côté de l’écran de mon ordinateur. Un message ou deux de félicitation pour la qualité de ma peinture, rien de tel pour me mettre le moral au beau fixe. Ah ! Trois messages. Le premier, directement à la poubelle (envoi en nombre de Microsoft qui me vante les vertus de ses antivirus ; je rigole doucement dans ma moustache…). Le second : mon patron qui me renvoyait la page de mon Journal Intime de la veille, que j’étais persuadé d’avoir posté dans TEL, avec un commentaire sec me menaçant d’un blâme si je continuais mes facéties ; je me devais tout entier à mon boulot et non me compromettre dans des élucubrations romanesques qui ne pouvaient que nuire à ma santé mentale, en conséquence au travail efficient que je lui devais (à mon patron). Le troisième, de Laurent, qui s’étonnait d’avoir reçu les plans d’une niche au lieu des résultats des questionnaires pour la mise en place de l’@Evénement. Y-a des jours comme ça, où tout part à vau-l’eau. J’ai tout de suite éteind l’ordinateur, de peur d’avoir à en découdre davantage avec mes bévues. Je suis allé me mettre au lit, après avoir brossé les dents de mes enfants en songeant au câble électrique que je devais absolument débrancher au plus vite (il traîne parterre depuis deux jours, j’en étais là de mes travaux domestiques lorsque je fus rappelé à mes inspirations théâtrales, et n’avait eu la minute pour l’isoler du réseau) de crainte que ma femme ne vint à y mettre les doigts en pensant ranger l’un des longs fils qui me servent à tresser mes scoubidous – je n’ai encore rien trouver de meilleur pour me désénerver.

Ce matin donc, je me suis réveillé frais et dispos, mais moulu. À la table du petit déjeuner, ma femme m’a demandé si j’avais bien dormi. " Fort bien ! " lui dis-je, " Et toi ? ", " Pas trop mal… dommage que tu n’étais pas à mes côtés, dans le lit… ". " …? ". Je compris alors seulement pourquoi j’avais eu du mal à m’extirper de l’ouverture de la niche du chien pour me sortir de mon lit.

Va falloir que je remette de l’ordre dans tout ça ! Car à ce train-là, et à trop vouloir sacrifier à quelques appétences de nouveauté, d’artiste peintre je vais finir factotum au chômage…

 

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