Comédie
de Dominique Boucher
Pastiche, pour ne pas dire plagiat,
d’une pièce de Jean-Baptiste Poquelin,
dit Molière.
PERSONNAGES
ODILON, artiste imaginaire.
DUCARINE, seconde femme d’Odilon.
PIPELUNE, fille d’Odilon et amante de Duralin.
RIGOBERTE, bonne d’Odilon.
COTIMÉDONE, seconde fille d’Odilon, et sœur de Pipelune.
QUINQUIN, frère d’Odilon.
DURALIN, amant de Pipelune.
MONSIEUR FIFRELET, marchand d’art.
VILEMIN FIFRELET, fils de Monsieur Fifrelet, et fiancé de Pipelune.
MONSIEUR JAMBROUIL, marchand d’art d’Odilon.
MONSIEUR CABRIOLEUR, marchand de couleurs d’Odilon, neveu de Mr Jambrouil.
MONSIEUR TARLOUSE, agent artistique d’Odilon.
ACTE PREMIER
L’atelier d’un peintre, très grand, où tout respire luxe et organisation. Au fond, une véranda prolonge l’espace vers le dehors, garnie de quelques plantes exotiques, d’une table console rectangulaire en Acajou, de quatre chaises « Metteur en scène » assorties, d’un bar copieusement approvisionné. Le ciel apparaît sur deux bon tiers du plafond au travers d’une verrière, extension de la véranda. Tout ce qui peut se trouver dans l’atelier d’un peintre a sa place dans cette pièce : meubles adéquats, petit matériel, toiles vierges et peintes, chevalet, estrade, miroir, etc. À cela s’ajoutent un canapé élégant et un tabouret haut. Les cloisons de droite et de gauche sont percées d’une porte : celle de droite donne accès sur le studio privé d’Odilon ; celle de gauche, sur les appartements.
Sur une musique (laissée au choix du metteur en scène) un individu fait des allées et venues de l’atelier à la porte de gauche, déposant au centre de la pièce une bonne quinzaine de colis, de tailles et de formes différentes. L’individu laisse bien en évidence sur le dernier colis une très longue facture, puis disparaît. Entre Odilon, vêtu entre autre d’une blouse blanche maculée de taches de couleurs.
SCÈNE I
Odilon (seul dans son atelier, allant et venant, contrôlant le matériel livré avec les écritures d’une facture qu’il promène à la main ; il se parle à lui-même) - Cinquante huit, cinquante neuf et soixante 80M… soixante-trois fois soixante, trois mille sept cent quatre-vingt… Bon ! Trente huit, trente neuf, quarante 120P… soixante douze par quarante font deux mille huit cent quatre-vingt… Bien ! Les trois coffrets de luxe Mussini de Schmincke… Huit cent quatre vingt-dix que multiplient trois font deux mille six cent soixante-dix…Très bien ! Les vingt plats en poils de martre rouge Da Vinci… vingt fois vingt deux est égal à quatre cent quarante… Parfait ! Les trente langues de chat martre rouge Lascaux… dix-neuf par trente, cinq cent soixante-dix… Excellent ! Et pour la fin : les cinquante ronds Top Da Vinci… soit vingt-huit fois cinquante, qui nous donnent mille quatre cent… Sans défaut ! Bon ! Tout le nombre est là. Ce que j’aime avec mon Monsieur Cabrioleur, marchand de couleurs de son état, c’est que ses livraisons sont faites à heure dite, toujours, et qu’il ne soustrait jamais la moindre virgule à ses comptes. (Odilon s’assied à une table et refait ses comptes). Trois mille sept cent quatre-vingt plus deux mille huit cent quatre-vingt plus deux mille six cent soixante-dix plus quatre cent quarante plus cinq cent soixante-dix plus mille quatre cent donnent un total de onze mille sept cent quarante fifrelons. Parfait, parfait ! Monsieur Cabrioleur en passe toujours par mes innocents caprices. Je n’avais point le vrai besoin de tout ceci, mais il eut la courtoisie d’accepter ma commande. Courtoisie et honneur. Car c’est bien de l’honneur que je lui fais en dépensant mes fifrelons en son commerce. La ville ne manque pas d’excellentes boutiques de matériel ; je les ai toutes testées, mais il n’y a que chez ce cher Cabrioleur qu’on ne vous fait point de remarques désobligeantes… Que j’ai l’envie de lin et non de coton ou de synthétique, en quoi cela les regarde-t-ils ? Au prétexte de me soumettre à quelques économies, ils me feraient investir dans de l’outillage d’apprentis, les diables ! Moi, Odilon, un apprenti ! Non ! Messieurs ! Que l’on dépense autant de fifrelons dans l’équipement, il ne se peut point que l’on soit un sans-grade, un barbouilleur. Et Cabrioleur le sait lui, à qui il a affaire. Ce n’est point sans raison qu’il me propose à chaque fois une sélection de ses outils de la meilleure qualité, et de la plus grande cherté. Qu’aurait-on à redire à cela ? Comme le dit avec tant d’intelligence mon marchand : perfection et coût… gages de talent ! (Odilon se lève). Voyons à présent ce que ce bon Monsieur Cabrioleur a trié ce mois-ci pour ma plus grande satisfaction… (S’aidant d’une autre facture, il part dans un second inventaire, farfouillant parmi colis et cartons). Premièrement : le chevalet… un Maestro en hêtre verni ; l’autre pouvait encore faire l’usage, mais Cabrioleur a raison : celui-ci portera mes œuvres au pinacle. Cinq cent quarante-cinq fifrelons. Voilà qui est fort raisonnable. (Odilon consulte la facture). Deuxièmement : vingt-cinq Tintoretto de soixante par quatre-vingt, trente de cinquante par soixante, et cinquante de vingt par cinqante… Tintoretto, quesaco ? (Odilon examine carton après carton et trouve enfin son affaire ; il ouvre un puis deux puis trois cartons). Ah ! Voici ! Oh ! la beauté de ces choses ! Non, vraiment, la magnificence ! Châssis bois, support bois ! Oh ! La tendre pensée de cet excellent Cabrioleur ! Le summum de la qualité. L’égal des anciens. Je vais définitivement marcher sur les traces des plus illustres. Sans doute aucun les surpasser. Deux mille soixante-dix-huit fifrelons pour devenir le plus grand d’entre les plus grands, la gloire à si peu de frais ! Troisièmement… (Odilon dépouille d’autres colis avec l’avidité d’un enfant devant des cadeaux de Noël). Troisièmement… Remarquable ! J’en souillerais mes pantalons de plaisir. Tous ces tubes. Des dizaines et des cinquantaines. (Odilon passe ses doigts parmi les tubes multicolores, ainsi que le ferait l’avare avec ses louis d’or). Windsor & Newton. Rembrandt. Que du beau, que du bon ! Il est certain que ma quantité actuelle de couleurs est encore assez conséquente. Mais Cabrioleur a raison : ne pas tomber dans la pénurie. Ne pas gâcher l’inspiration à cause d’une méchante imprévision. Ne pas atteindre le sommet par manque de provisions. (Odilon consulte la facture, lit à voix basse, comme il ruminerait à plaisir la note). Cinq mille huit cent soixante-deux fifrelons. Impressionnant ! Superbe investissement pour mon art. (Autres colis, autres émerveillements et manifestations de joie). Des Raphahël et des Lascaux à ne plus savoir qu’en faire ! Que dis-je ? La tête me tourne. Je vais leur montrer de quel talent je me chauffe. Et tous ces flacons ! (Odilon dévisse l’un d’entre eux, le respire comme s’il s’agissait de la plus belle fleur de la création. Il est à deux oigts de défaillir). Sentez-moi ça ! Dire que de pauvres diables se contentent de quelque tube de colle ! Huile d’œillette, médium, vernis, térébenthine… Les voilà, mes amphétamines ! Mon crack ! C’est dans les vapeurs de la térébenthine que je puise mon énergie et mon art. Se donner les moyens de son plaisir… mieux : de ses ambitions… la voilà, la vérité ! (Odilon en revient à sa facture). Mille cent trois fifrelons. Cabrioleur est un génie : forcer mon esprit et ma main afin de faire de moi le nouveau Da Vinci, pour que des Renoir et des Picasso fassent pâle figure aux yeux du public. Dix mille cent trente-trois. Auxquels ajouter onze mille sept cent quarante… Total du mois : vingt et un mille huit soixante treize fifrelons ! Ciel que la vie est belle ! Simple et toujours la bienvenue. J’ai du talent. Et je ne suis pas l’unique à la savoir. Monsieur Cabrioleur le sait… il le sait tant et si bien qu’il eut le bon sens naguère de dire tout le bien qu’il pensait de mon art à Monsieur Jambrouil, mon présent marchand de tableaux. Oh ! que oui ! la vie est simple. Je peins de magnifiques œuvres et Monsieur Jambrouil les vend dans sa boutique… moyennant la petite commission. Il n’y a là rien à redire. Tout marchandage mérite rétribution. Et les soixante-cinq pour cent reversés au marchand d’art sont bien le moindre. Jambrouil aussi connaît mon talent. Il ne manque pas de talent, selon sa manière. Il vend tout. Une fois le mois il est l’hôte de ma table. Deux heures après il s’en retourne la fourgonnette pleine à craquer. Le fait est que, n’étant point l’artiste que je suis, Jambrouil viendrait à mon souper à pied. Néanmoins et tout compte fait, je sais avoir bien fait en réfléchissant mieux aux avances de Monsieur Fifrelet ; m’agrandir, viser plus haut encore. Un Jambrouil serait fichu à la longue d’emmurer mon œuvre. Nous avons, moi et elle, besoin d’air, d’espace, de la renommée… tout de suite ! À quoi sert l’encensement s’il vous était servi une fois dans le trou ? Les louanges, je veux les entendre de mes propres oreilles, toutes ouvertes. Bon ! Que n’est-il grand temps de mettre de l’ordre dans tout cela. (Odilon sonne à une sonnette pour appeler quelque bonne, il s’impatiente). Encore absorbée dans ses mots de flèche. Je n’ai que cela à faire : entretenir mes gens à se tourner les pouces ! Je vais lui montrer de quoi je suis capable. Je lui garantis bien ! Ces gens ordinaires, tous les mêmes ! À faire perdre leurs fifrelons et leur temps aux génies ! (Odilon se met à crier). Eh ! Rigoberte ! M’entends-tu ? Oh ! Par où es-tu encore à traîner ta paresse ? (Odilon entrouve une porte). Rigoberte ! Viens ici dans la seconde, que je te montre avec quel bois je vais te frotter ! Crois-tu que je vais faire ton office ? Voudrais-tu que je m’abime les mains à remuer tout ceci ? Rigoberte ! Il y a l’atelier à ranger, et tout de suite encore !