L'ARTISTE IMAGINAIRE




ACTE III - Scènes 4 à 5



Dominique Boucher
May 4 2004


SCÈNE IV



Monsieur Cabrioleur (les bras chargés de paquets), Odilon, Quinquin





Odilon - Voyez, mon frère, avec votre permission.

Quinquin - Quels sont encore tous ces choses ?

Odilon - Sans doute quelques achats oubliés, et que l’on me porte avec une extrême obligeance.

Quinquin - Vous vous moquez. N’avez-vous point assez de tout ce matériel que nous voyons partout ici. Vous servez-vous seulement du dizième ? Renvoyez cela à la boutique, et gardez vos fifrelons pour une utilité plus avisée.

Odilon - Monsieur Cabrioleur, à ce soir, ou à demain matin.

Monsieur Cabrioleur (à Quinquin) - De quoi vous mêlez-vous de vous opposer aux exigences artistiques, et d’empêcher Monsieur d’acquérir les beaux outils que son état réclame ? Vous êtes bien drôle d’avoir cette effronterie-là !

Quinquin - Allez, Monsieur, vous ne savez pas à qui vous vous attaquez.

Monsieur Cabrioleur - On ne doit pas ainsi se priver de l’essentiel, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne commande, et je vais dire à Monsieur Jambrouil comment on m’a interdit de l’honorer et de gagner mon pain. Vous verrez, je vous en préviens…

Odilon - Mon frère, vous serez la cause ici de quelque malheur.

Quinquin - Le grand malheur de ne pas donner suite favorable à une entourloupe de Monsieur Jambrouil et de sa clique. Encore une fois, mon frère, serait-il possible qu’il n’y ait point moyen de vous guérir de l’appétit des marchands, et que vous vouliez être, toute votre vie, enseveli sous leurs additions ?

Odilon - Mon dieu ! Mon frère, vous en parlez comme un homme qui n’a aucune nécessité artistique. Mais si vous étiez à ma place, vous changeriez de langage. Il est aisé de maudire les marchands quand on a point besoin d’eux.

Quinquin - Mais de quel besoin avez-vous, lorsque vous avez plus qu’il ne vous en faut ?

Odilon - Vous me feriez enrager. Je voudrais que vous l’eussiez mon talent, pour voir si vous jaseriez tant. Plus j’ai d’outils, plus mon talent est grand. Mais vous ne pouvez comprendre ces choses. Ah ! voici Monsieur Jambrouil.









SCÈNE V



Monsieur Jambrouil, Rigoberte, Odilon, Quinquin





Monsieur Jambrouil - L’on vient de m’apprendre, là-bas, à la porte, de jolies nouvelles : qu’on se moque ici de vos intérêts, et qu’on a refusé les commandes que j’avais ordonné.

Odilon - Monsieur, ce n’est pas…

Monsieur Jambrouil - Voilà un affront fort imprudent, une étrange rebellion d’un artiste contre son marchand.

Rigoberte - Comme cela est épouvantable.

Monsieur Jambrouil - Un assortiment que j’avais pris plaisir à composer moi-même, qui vous aurait amené à une série de tableaux que j’ai dans l’idée, et pour laquelle j’ai déjà quelque client.

Odilon - Ce n’est pas moi…

Monsieur Jambrouil - Ne vous l’ai-je point dit tant de fois : sans bons outils, pas du bel art.

Rigoberte - Ah ! il n’y a pas à redire : Monsieur a eu bien tort.

Monsieur Jambrouil - Ne l’ai-je point dit assez de fois : le risque à devoir manquer de pinceaux et de couleurs dans le moment de grand besoin…

Odilon - Mon frère ?

Monsieur Jambrouil - Vous fera basculer dans l’oubli, puisque ce moment-là sera funeste à l’élan de votre inspiration, et de la grande œuvre qui se préparait.

Odilon - C’est lui…

Monsieur Jambrouil - C’est un comportement qui va contre les lois de la peinture !

Rigoberte - Voilà qui est dit !

Monsieur Jambrouil - Une agression innommable contre la création.

Odilon - Il en est l’auteur…

Monsieur Jambrouil - Un crime de lèse-Art, pour lequel on ne saurait trouver de châtiment suffisamment mortifiant.

Rigoberte - Vous avez raison.

Monsieur Jambrouil - Pour l’inconséquence de votre geste, je vous déclare que je romps tout commerce avec vous…

Odilon - C’est mon frère…

Monsieur Jambrouil - Que je ne souhaite plus d’alliance par mariage avec vous.

Rigoberte - Vous ferez bien.

Monsieur Jambrouil - Car je ne saurais miser sur un peintre qui me refuse les moyens de son ambition.

Odilon - C’est de mon frère d’où vient tout le mal.

Monsieur Jambrouil - Renvoyer votre marchand de couleurs et mépriser mes avis !

Odilon - Faites-le revenir, je lui prendrai le double de ce que vous me recommandiez.

Monsieur Jambrouil - Je vous aurais fait Grand avant qu’il ne fût peu.

Rigoberte - Il ne le mérite pas.

Monsieur Jambrouil - J’allais vous couvrir des lauriers qui vous manquent encore.

Odilon - Ah, mon frère !

Monsieur Jambrouil - Et j’avais déjà invité tous les plus grands critiques, qui seraient venus avec encensoir et plume amène.

Rigoberte - Il est indigne de votre dévouement.

Monsieur Jambrouil - Mais puisque vous n’avez pas voulu gravir les marches de la gloire par mes mains…

Odilon - Je ne suis pas coupable de crime-là.

Monsieur Jambrouil - Puisque vous vous êtes soustrait à l’obéissance qu’un peintre doit à son marchand…

Rigoberte - Cela demande vengeance.

Monsieur Jambrouil - Puisque vous vous êtes déclaré ennemi de mes conseils…

Odilon - Hé ! Mais point du tout.

Monsieur Jambrouil - J’ai à vous dire que je vous abandonne à votre faiblesse, au dérèglement de vos humeurs, à la décomposition de votre petit nom, à la pâleur de votre palette et à la gaucherie de votre main.

Rigoberte - C’est fort juste retour des choses.

Odilon - Mon Dieu !

Monsieur Jambrouil - Et je prédis qu’avant qu’il ne soit cinq jours vous redeveniez le barbouilleur que vous n’avez, tout compte fait, jamais cessé d’être.

Odilon - Ah ! Pitié !

Monsieur Jambrouil - Que vous tombiez dans le commun.

Odilon - Monsieur Jambrouil !

Monsieur Jambrouil - Du commun dans la médiocrité.

Odilon - Monsieur Jambrouil !

Monsieur Jambrouil - De la médiocrité dans le rebattu.

Odilon - Monsieur Jambrouil !

Monsieur Jambrouil - Du rebattu dans le réchauffé.

Odilon - Monsieur Jambrouil !

Monsieur Jambrouil - Du réchauffé dans le vulgaire.

Odilon - Monsieur Jambrouil !

Monsieur Jambrouil - Du vulgaire dans le mortel.

Odilon - Monsieur Jambrouil !

Monsieur Jambrouil - Et du mortel dans l’anonymat, où vous aura conduit votre folie et votre lésine.




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