SCÈNE VIII
Cotimédone, Odilon
Cotimédone - Je peux vous être utile, mon gentil papa ? Belle-maman m’a dit de venir vous voir.
Odilon - Oui, je veux te voir, approche un peu. Tourne-toi, montre tes yeux, qu’ils me regardent bien droit. Eh !
Cotimédone - Quoi, mon papa ?
Odilon - Là !
Cotimédone - Quoi, donc ?
Odilon - N’as-tu rien à dire que je veuille entendre ?
Cotimédone - Je peux vous dire pour amuser votre temps le conte du Petit Poucet, ou encore la fable de La Grenouille qui voulait se faire aussi grande que Le Bœuf.
Odilon - Je t’aurais fais venir pour cela ?
Cotimédone - Alors, quoi ?
Odilon - Ah ! tu me joues ta rusée. Je sais que tu sais ce que je veux entendre.
Cotimédone - C’est qu’à la vérité je ne sais pas.
Odilon - Est-ce la façon dont je t’ai élevée ?
Cotimédone - Mais quoi ?
Odilon - Ne t’ai-je pas appris de venir me dire tout de suite tout ce que tu vois ?
Cotimédone - Oui, mon papa.
Odilon - Et tu l’as fait.
Cotimédone - Naturellement, mon papa. Je suis venue tout de suite vous dire chaque fois ce que j’ai vu.
Odilon - Et aujourd’hui, tu n’as rien vu aussi ?
Cotimédone - Non, mon papa.
Odilon - Non ?
Cotimédone - Non, mon papa.
Odilon - C’est la vérité ?
Cotimédone - C’est la vérité.
Odilon - Oh çà ! tu vas voir cette chose que je vais te montrer, moi. (il va prendre d’un tiroir un martinet).
Cotimédone - Ah ! mon papa.
Odilon - Ah, ah ! tu ne dis pas à ton papa que tu as vu un homme dans la chambre de ta sœur ?
Cotimédone - Mon papa !
Odilon - Voici pour t’apprendre à me chanter des mensonges.
Cotimédone (se jetant à genoux) - Ah ! mon papa, je vous demande pardon. Pipelune m’avait dit de tout vous cacher ; mais je vais tout vous dire, maintenant.
Odilon - Néanmoins le mensonge a été, et il mérite le fouet. Pour la vérité, nous verrons tout de suite après.
Cotimédone - Pardon, mon papa !
Odilon - Non, et non !
Cotimédone - Mon pauvre papa, pas le fouet !
Odilon - Tu l’auras, pour t’apprendre à ne pas recommencer.
Cotimédone - Je vous supplie, mon papa, de ne pas me le donner.
Odilon (la prenant pour la fouetter) - Allons, demeure tranquille, que j’y arrive.
Cotimédone - Ah ! mon papa, vous êtes y arrivé. Regardez : je suis morte. (elle fait semblant d’être morte).
Odilon - Hein ! Qu’y a-t-il ? Cotimédone, Cotimédone. Mon dieu ! Cotimédone ? Ah ! ma fille ! Ah ! Malheureux, ma pauvre fille est morte. Quel misérable je suis ! Qu’ai-je fait ? Ah ! Maudit martinet. La peste soit des martinets ! Ah ! Ma pauvre fille, ma pauvre petite Cotimédone.
Cotimédone - Là, là, mon petit papa, ne pleurez plus, je ne suis pas morte entièrement.
Odilon - Oh ! Çà, la vilaine rusée. Je te pardonne pour cette fois, pourvu que tu me dises tout bien ce que tu sais.
Cotimédone - Oh ! Oui, mon papa.
Odilon - Prends garde au moins à me dire tout, puisque voilà un petit doigt qui sait tout, et me dira la vérité sur le plus petit mensonge.
Cotimédone - À la condition, mon papa, que vous ne direz pas à Pipelune que je vous ai dit ce qu’elle ne voulait pas que je vous dise.
Odilon - Non, non.
Cotimédone - Hé bien, oui ! mon papa, il est venu un homme dans la chambre de ma sœur tandis que j’y étais.
Odilon - Est-ce tout ?
Cotimédone - Je lui ai demandé ce qu’il voulait, il m’a dit qu’il était son maître de dessin.
Odilon - Hum ! Voilà l’histoire. Ensuite ?
Cotimédone - Pipelune est arrivée ensuite.
Odilon - Oui ?
Cotimédone - Elle lui a ordonné de sortir, sans quoi il la mettait dans une sacrée mauvaise passe.
Odilon - Oui ?
Cotimédone - Mais il ne voulait pas déguerpir.
Odilon - Et que prétendait-il pour ne pas vouloir s’en aller.
Cotimédone - Des choses, par dizaines.
Odilon - De ces choses qu’un homme dit à une femme ?
Cotimédone - Peut-être bien. Il lui disait surtout qu’il l’aimait vraiment bien, et qu’il n’y avait pas plus belle fille qu’elle sur la terre.
Odilon - Quoi, encore ?
Cotimédone - Encore ? Il a fait ce que j’ai fait devant vous tout-à-l’heure : il s’est mis à genoux devant elle.
Odilon - Et quoi d’autre ?
Cotimédone - D’autre ? Il lui a baisé les mains.
Odilon - Et à la fin ?
Cotimédone - À la fin ? Ma belle-maman est passée devant la porte, et lui s’est enfui.
Odilon - Et après ce « à la fin-là » ?
Cotimédone - Rien.
Odilon - Il n’y eut rien après la fin ?
Cotimédone - Non, mon papa.
Odilon - Pourtant mon petit doigt frétille de mécontentement. (Il met son petit doigt dans son oreille). J’écoute. Eh ! Ah ! Oh ! Oui ? Non ! Oh, oh ! vois tout ce que mon petit doigt me dit de ce que tu as vu, et que tu caches encore.
Cotimédone - Ah ! mon papa, ce petit doigt-là est un vrai menteur.
Odilon - Jamais il n’a menti à moi !
Cotimédone - Non, mon papa, ne l’écoutez pas, il ment, c’est vrai.
Odilon - Bon, bien ! Nous verrons cela. Regagne ta chambre, et attention de ne rien perdre à l’avenir de ce que tu verras, car il faudra venir me le dire. Ah ! La tristesse que nos enfants ne soient plus des enfants. Ah ! la plus grande tristesse encore que de n’avoir pas seulement le loisir de me mettre à mon art. En vérité, quiconque fait en sorte de m’en écarter. (Seul, il se place devant son chevalet, comme pour se mettre au travail).
SCÈNE IX
Quinquin, Odilon
Quinquin - Hé bien ! Mon frère, qu’avez-vous ? Je ne vous vois guère dans votre travail.
Odilon - Ah ! Mon frère, c’est que beaucoup s’emploient à me tourmenter.
Quinquin - Vraiment ?
Odilon - Oui, vraiment. Vous me voyez dans mon atelier, armé de pied en cap, et pas la minute pour laisser mes outils aller.
Quinquin - Je comprends que cela vous soit fâcheux.
Odilon - Je n’ai pas seulement le temps de dévisser mes tubes.
Quinquin - Laissez-les un instant encore en leur rangement, s’il vous plaît. C’est que je suis venu, mon frère, vous parler d’un bon parti pour ma nièce Pipelune.
Odilon (parlant avec emportement, et s’écartant du chevalet comme pour l’épargner de quelque mauvais coup) - Mon frère, ne me causez pas de cette fille-là. Non contente d’être une brigande, elle est aussi une impertinente, une effrontée, que je vais envoyer dans une lointaine mission avant qu’il ne soit deux jours. À présent je veux qu’on me laisse à mon art.
Quinquin - Ah ! voilà qui fait plaisir à vous voir cet entrain ; mais nous parlerons d’affaires dans un moment. Je me suis permis de faire venir chez vous deux à trois personnages que l’on dit experts dans le maniement du pinceau, et qui amusent la galerie en faisant quelques décorations sur le vif. Regardez-les et cela vous rendra l’esprit mieux disposé aux choses de votre travail, et sans doute à celles que nous avons à dire. Leur habilité est certes assez lointaine de la vôtre, mais il n’y aucun mal à prendre un peu de graine à ce que font les gens de votre partie.
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