SCÈNE II
Rigoberte, Odilon
Rigoberte (en entrant dans l’atelier) - C’est que Monsieur aurait appelé ?
Odilon - Sonné, appelé, jusqu’à hurler ! Et comme à l’habitude, pour ma peine…
Rigoberte - Et vous m’avez si bien fait sursauter qu’en me levant ma cheville est partie de côté. Voilà que je boite à présent… et il m’a fallu le temps de traverser la cuisine, le salon, le grand salon, la salle à manger et le grand couloir qui mène jusqu’ici.
Odilon - Je me fiche bien de savoir par où tu passes pour venir chez moi. Quant à la cheville, tu ne me la feras plus : un coup c’est celle-ci, un autre coup celle-là… Crois-tu que je ne vois pas clair dans ton jeu ?
Rigoberte - Aïe ! Ce que j’ai mal…
Odilon - Point encore assez à mon goût…
Rigoberte - Aïe !
Odilon - Range-moi vite ce semblant de douleur…
Rigoberte - Aïe !
Odilon - Vas-tu en finir à la fin !
Rigoberte - Quand je n’aurai plus mal… Aïe !
Odilon - Tu as de l’ouvrage. Range-moi tout ça, allez !
Rigoberte - Avec ma cheville de travers ? Comment que je vais faire ?
Odilon - Tes mains ne sont pas de travers, elles ! Alors serts-toi de tes dix doigts, et prendre garde à ne pas casser quelque chose.
Rigoberte - Comme d’habitude…
Odilon - Justement non ! Cette fois tu porteras des gants. Parce que j’ai remarqué des griffures d’ongle sur les manches de mes pinceaux. Une hérésie, m’entends-tu ? À compter de ce jour, tu ne toucheras mon matériel qu’après avoir enfilé des gants. Les instruments d’un Maître ne peuvent point, ne doivent point être avec le contact direct du vulgum pecus…
Rigoberte - Dites tout de suite que j’ai la gale ! Je suis une bonne mère de famille, moi, Monsieur… et pas un, un… comme vous dites…
Odilon - Quoiqu’il en soit, sans gant, tu ne toucheras point au matériel.
Rigoberte - Ce qui me fera toujours ça de moins à faire…
Odilon - Et si tu ne ranges point, tu n’as plus rien à faire dans ma maison.
Rigoberte - Bon ! Bon ! Je vais m’en occuper de tout votre bazar. C’est que j’ai des enfants à nourrir, moi ! (Rigoberte se dirige vers la porte en boitant).
Odilon - Où vas-tu encore ?
Rigoberte - Chercher vos gants, pardi ! Car après tout je préfère encore cette place-ci à tant d’autres où ce n’est pas tous les jours rigolade.
Odilon (sortant d’une poche des gants) - Attrape ceux-ci ! N’ayant point encore servi, ils ne saliront par conséquent point mon beau matériel.
Rigoberte -(Rigoberte marmonne, boitant de plus belle en venant chercher les gants). Pour ce qu’il en fait, de son beau matériel…
Odilon - Quoi !
Rigoberte - Quoi ?
Odilon - Qu’est-ce que tu as dit, méchante garce ?
Rigoberte - Oh ! et puis tant pis… Je dis, Monsieur, qu’il n’y a que votre Monsieur Cabrioleur et votre Monsieur Fifrelet pour vous trouver toutes les capacités que vous vous dites. Vos peinturlures ne valent pas tripette, et il n’y a que vous pour ne pas le savoir.
Odilon - De quoi je me mêle ?
Rigoberte - De vous payer une bonne paire de lunettes pour vous aider à y voir clair.
Odilon - Tais-toi, maudite femme, qu’est-ce que tu entends à la peinture ?
Rigoberte - Vous avez raison. Je n’y comprends goutte, à vos barbouillages. Mais je ne suis quand même pas aveugle. C’est à vos fifrelons que tous ces messieurs en ont ; vos tableaux, ils s’en moquent comme moi de vos gants.
Odilon - Un discours encore et je te fiche mon billet que tu connaîtras la vraie pointure de mes chaussures. Ah ! un mot encore : avant de te mettre à l’ouvrage vas chercher ma fille, j’ai une chose à lui dire.
Rigoberte - Tenez, la voilà qui arrive sans que j’ai à courir… elle aura eu pitié de ma cheville, la bonne petite.
Odilon - Alors mets-toi à ton rangement sans tarder. Et que tout soit fini à mon retour.
SCÈNE III
Pipelune, Rigoberte, Odilon
Odilon - Tu arrives bien, Pipelune ; j’ai justement à te parler.
Pipelune - Je venais vous dire que je sors, mais je vous écoute, Père.
Odilon (saisissant une grande toile peinte) - Dans une minute, ma fille. Je dois afficher ma dernière œuvre. Ne bouge pas d’ici.
Rigoberte (enfilant les gants) - Oui, oui ! Courrez vite, Monsieur… on nous a prévenu de l’arrivée toute proche du roi de Prusse.
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