SCÈNE VI
Ducarine, Monsieur Fifrelet, Vilemin Fifrelet, Rigoberte, Pipelune, Odilon
Odilon - Mamour, je vous présente le fils de Monsieur Fifrelet.
Vilemin Fifrelet (commençant un compliment qu’il avait étudié, mais la mémoire lui faisant défaut, il ne peut poursuivre) - Madame, c’est avec dévotion que je courbe le front devant celle qu’une aimable volonté a faite belle-mère…
Ducarine - Monsieur, vous me voyez charmée d’arriver au bon moment pour avoir le plaisir de vous rencontrer.
Vilemin Fifrelet - Qu’une aimable volonté a faite belle-mère… Qu’une aimable volonté a faite belle-mère… Madame, vous avez brisé mon élan au milieu de ma longue phrase, et le fait m’a tourneboulé la mémoire.
Monsieur Fifrelet - Vilemin, tu diras ton compliment une autre fois.
Odilon - Vous n’auriez point tant tardé, ma mie, que vous eussiez tout à l’heure été ravie.
Rigoberte - Il est vrai, Madame, que vous avez manqué de n’avoir pas été là dans le moment où le jeune homme a récité son « donner mon nom à Mademoiselle la fille du plus grand artiste », « à la tempête contre laquelle livrer bataille », et « tant dans les recoins de votre esprit que sous les ombres de vos parures ».
Odilon - Viens, ma fille, mettre ta main dans celle de ton bientôt mari, et lui redire la promesse comme je lui ai dite.
Pipelune - Mon père !
Odilon - Quoi ! « Mon père » ? Qu’entends-tu par là ?
Pipelune - Je vous en prie, ne hâtez pas les choses. Accordez-nous le temps de nous connaître, et d’attendre quand viendra l’un pour l’autre l’amour si utile à un mariage réussi.
Vilemin Fifrelet - Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, j’en suis déjà tout pénétré, et n’ai nul besoin d’attendre davantage.
Pipelune - Que vous vouliez aller vite en besogne, Monsieur, soit ! Mais il n’en va pas de même pour ce qui me concerne, et je vous fait l’aveu que vos vertus n’ont pas encore fait leur effet dans mon âme.
Odilon - Les choses vont aller comme je vais vous le dire : votre penchant pour Monsieur aura tout le temps qu’il faut pour s’installer lorsque vous serez mariés l’un à l’autre.
Pipelune - Une fois encore mon père, je vous supplie de me donner du temps. Le mariage est lien auquel on ne doit attacher de force aucun cœur. Et si Monsieur est honnête homme, il ne souffrira pas de se voir donner une personne contrainte.
Vilemin Fifrelet - Il n’est pas dit, Mademoiselle, que l’honnête homme qui vous parle ne saurait déplaire à votre père en refusant la main de celle qu’il me destine.
Pipelune - Le sens de votre honnêteté en dit long sur qui vous êtes, et je vois tout le mal qui est en vous à vouloir être aimée de quelqu’un contre son gré.
Vilemin Fifrelet - Qui ne sait, Mademoiselle, que les unions les plus durables sont celles des jeunes gens dont les parents ont par avance arrangé l’alliance. Ces unions-là ne sont pas basées sur des sentiments précaires, volages ou irrationnels, mais fondées sur les intérêts profonds qu’ont les deux familles à mettre leur progéniture ensemble, et engendrer de la sorte une nouvelle tribu.
Pipelune - Ces pratiques dont vous me parlez, Monsieur, appartienne à un monde dont je me refuse d’être. Dans ma tête, lorsqu’un mariage plaît à une fille, elle y court bousculant le moindre obstacle. En affirmant que vous m’aimez, Monsieur, vous devez pour me plaire en passer par où je veux.
Vilemin Fifrelet - Oui, Mademoiselle, mais pas au-delà de ce que mes propres intérêts me réclament.
Pipelune - Cependant, la seule preuve d’amour, n’est-ce pas d’être aux ordres de l’aimée ?
Vilemin Fifrelet - Jusqu’à un certain point, Mademoiselle, je vous l’accorde. Mais le point jusqu’où peut aller l’obéissance dépend de la nature de l’aimant. Et au final, si ce point est l’achoppement au contentement de l’homme, c’est à celui-ci de décider.
Rigoberte - À quoi vous sert de raisonner, ma mignonne : Monsieur est récemment devenu homme, et il vous donnera toujours la leçon. Pourquoi ne pas vous en remettre à lui, et refuser l’honneur d’être de la parenté par alliance du meilleur marchand de Monsieur votre père ?
Ducarine - Auriez-vous, ma chère Pipelune, quelque galant ailleurs et dont vous ne voulez parler ?
Pipelune - Et quand bien même, je puis vous assurer qu’il serait tel que je n’aurais pas à rougir de son existence.
Odilon - Ouais ! Hé bien ! Quel il serait ce galant, et pour m’avoir trompé, tu serais, ma fille, vouée aux gémonies.
Ducarine - Si j’étais à votre place, mon mari, plutôt que de la marier je saurais bien quoi en faire.
Pipelune - Je n’ignore pas, Madame, votre désir intérieur, et les gentillesses que vous me faites au grand jour ; mais sans doute vos conseils auprès de mon père ne seront point assez raisonnables pour être écoutés.
Ducarine - Nous savons que les filles bien réfléchies et fort vertueuses, comme vous, se piquent de n’en faire qu’à leur tête, et sans résolution aucune à suivre les humeurs de leurs géniteurs. Assurément, cela était ainsi autrefois : les filles obéissaient en tout point à leurs pères.
Pipelune - Les obligations d’une fille ont des limites, Madame, et nul principe ou loi ne conduisent à céder en toute chose.
Ducarine - C’est-à-dire que vous êtes pour le mariage, mais à la condition de choisir à votre goût l’époux.
Pipelune - Si mon père ne veut suivre mes vœux, je le supplierai pour le moins de ne pas forcer ma main en me donnant un mari que je ne puisse aimer jamais.
Odilon - Tous ces Messieurs auront la bonté d’excuser l’esclandre.
Pipelune - Chacun suit sa propre raison en s’attachant à une personne. Croyez que moi, Madame, qui ne veux d’un mari pour aucune autre ambition que de l’aimer véritablement, et qui prétends être à lui tout ma vie, je m’autoriserai à quelque garantie. Certaines femmes prennent des maris dans le seul usage de se débarasser de l’autorité des parents, et s’accorder de vivre en toute licence. Il en existe d’autres, Madame, qui construisent leur mariage comme une officine de pur bénéfice : investir sur l’héritage, s’enrichir de la mort de ceux qu’elles épousent, courir d’époux en mari pour amasser leur fortune. Ces femmes-là, il est vrai, ne cherchent aucune façon et s’accomodent de tout homme.
Ducarine - Vous voilà, ce me semble, bien philosophe. Et il me serait agréable de comprendre ce que vous dites.
Pipelune - Mais, Madame, que voudraient dire les mots autre que ce qu’ils disent ?
Ducarine - Il serait difficile, tant vous êtes bavarde, de vous supporter longtemps.
Pipelune - Ne courez pas, Madame, après des insolences ; je ne vous accorderai pas ce plaisir.
Ducarine - Hé ! Si cela n’en est pas une ?
Pipelune - Point du tout, Madame.
Ducarine - Quel orgueil grotesque !
Pipelune - Y compris votre emportement, Madame, ne vous sera d’aucune utilité. Je me tiendrai malgré vous. Et pour enlever tous vos espoirs de triomphe, je vous quitte à l’instant.
Odilon - Tu n’auras pas cet autre choix pour ton mariage : ou dans les quatre jours convenus avec Monsieur, ou avec la Mission. (À Ducarine). N’ayez d’inquiétude, je la forcerai à l’obéissance.
Ducarine - Je m’en veux de vous quitter, mon mari, mais un affaire en ville m’y appelle. Je reviens tantôt.
Odilon - Faites, mamour, et passez à l’occasion chez qui vous savez, afin qu’il expédie ce que vous savez.
Ducarine - À vous revoir, mon tendre mari.
Odilon - À vous revoir de même, ma tendre femme. Voyez comme elle m’aime… qui en douterait.
Monsieur Fifrelet - Nous nous préparons également, Monsieur, à prendre congé de vous.
Odilon - Cependant, Monsieur, et puisque tous ces babillages de femme nous en ont ôté l’opportunité précédemment, je vous prie de me dire ce que vous semble ceci… (il tourne vers ses hôtes le chevalet sur lequel trône une peinture en construction).
Monsieur Fifrelet (ajustant un lorgnon et s’approchant de l’objet) - Approche, Vilemin, me dire tes opinions au sujet de l’œuvre de Monsieur. Alors ? J’écoute.
Vilemin Fifrelet - Je dis que les couleurs de l’œuvre de Monsieur sont celles d’un génie fait homme.
Monsieur Fifrelet - Bon.
Vilemin Fifrelet - Qu’elles méritent le nom de couleurs.
Monsieur Fifrelet - Bon encore.
Vilemin Fifrelet - De la couleur des couleurs que l’on ne voit chez nul autre peintre.
Monsieur Fifrelet - Fort bon.
Vilemin Fifrelet - Qu’il existe dans ces couleurs des nuances de la couleur de la palette de Monsieur.
Monsieur Fifrelet - Très bon.
Vilemin Fifrelet - Que la palette de Monsieur n’a d’autres couleurs que la couleur ambiante qui est la marque de fabrique de Monsieur.
Monsieur Fifrelet - Excellent.
Vilemin Fifrelet - Ce qui s’inscrit dans le courant abstrato-modernico-conceptualiste, c’est-à-dire l’avant-garde de la peinture d’aujourd’hui.
Monsieur Fifrelet - Tout à fait exact.
Odilon - Non ! Monsieur Jambrouil dit que c’est le courant naïf de la post-modernité.
Monsieur Fifrelet - Eh ! oui : qui dit abstrato-modernico, dit naïveté moderne, en raison de l’étroit rapport que les deux courants entretiennent entre eux, par le truchement du post-conceptualisme, et parfois de l’impressionnisme-expressionniste. Monsieur Jambrouil vous conseille, je suppose, d’user du rouge-bleu plus que du jaune-noir ?
Odilon - Non, rien que du vert blanchi.
Monsieur Fifrelet - Eh ! oui : jaune-noir, vert blanchi, même chose. Il vous conseille habilement, mais un autre conseil : n’hésitez point à user du bleu-jaune, et votre œuvre gagnera en lumière.
Odilon - Monsieur, quelle est la proportion du blanc dans ce jaune-bleu que vous me dites ?
Monsieur Fifrelet - Deux gouttes de l’un pour six de l’autre ; ainsi que dans les marrons, rapport de un à trois.
Odilon - À vous remercier, Monsieur. Et le bonjour.
SCÈNE VII
Ducarine, Odilon
Ducarine - Permettez, mon mari, avant de sortir, de vous révéler une chose que je viens de surprendre, et dont vous devez être averti pour y prendre garde. Je passais devant la chambre de Pipelune, et je l’ai vue en compagnie d’un jeune homme, qui a pris la fuite à ma vue.
Odilon - Ma fille avec un jeune homme ?
Ducarine - Comme je vous le dis. Votre seconde fille, la petite Cotimédone leur tenait la chandelle, qui pourra vous confirmer l’anecdote.
Odilon - Faites la moi venir, mamour, qu’elle vienne maintenant. Ah ! l’éhontée ! Voilà la raison de son entêtement.
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