L'ARTISTE IMAGINAIRE




ACTE III - Scène 10



Dominique Boucher
May 4 2004


SCÈNE X



Rigoberte (déguisée en marchand), Odilon, Quinquin





Rigoberte - Monsieur, acceptez mon excuse du fond de mon cœur.

Odilon - Non, vraiment, on s’y perdrait.

Rigoberte - Vous ne vous offusquerez pas, s’il vous plaît, de la curiosité que j’ai eue de voir un illustre artiste comme vous êtes ; et votre célébrité, qui s’étend partout, peut excuser la liberté que j’ai prise d’ouvrir votre porte.

Odilon - Monsieur, je suis votre serviteur.

Rigoberte - Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Combien d’années vous me donnez ?

Odilon - La chose n’est point si difficile à deviner ; je vous en accorde tout au plus vingt-six ou vingt-sept.

Rigoberte - Laissez-moi rire ! J’en ai soixante dix-sept.

Odilon - Soixante dix-sept ?

Rigoberte - Hé oui ! Vous voyez un effet des secrets de mon métier, de conserver frais et vigoureux.

Odilon - Par ma palette ! Voilà un beau jeune vieillard pour soixante dix-sept années.

Rigoberte - Et c’est vous dire toute l’expérience dont je puis me réclamer. Je suis marchand de tableaux itinérant, qui vais de ville en ville, de province en province, de pays en pays, à la recherche d’illustres artistes, d’œuvres incomparables, capables d’ajouter au mérite des arts. Je n’ai point pour l’habitude de m’arrêter chez les petits, les peintres du dimanche ou encore les barbouilleurs, qui vous torchent des petites choses sans importance pour la culture de l’humanité. Je veux des Jocondes, des Radeaux de la Méduse, des Déjeuners sur l’herbe, des Demoiselles d’Avignon, des Pelouses interdites ; c’est là que je me plais à faire briller mes capacités, c’est là que je triomphe. Et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez quelque œuvre digne de succéder à celles que je viens de nommer, que vous fussiez abandonné de tous les marchands, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer la maîtrise de mon savoir-faire, et l’envie que j’aurais de vous prendre sous ma coupe.

Odilon - Je vous suis obligé, Monsieur, de la bonté que vous montrez pour moi.

Rigoberte - Montrez-moi, Monsieur, votre travail en cours. (Odilon s’empresse de tourner son chevalet à la vue du faux marchand). Allons donc ! Qu’est-ce que cela ? Je vous ferai bien pratiquer comme vous devez. Ah, mais ! Cette couleur-là fait tache : je vois bien quelle était votre intention, sensible et intelligente ; mais ne correspond pas à ce que veut l’acheteur. Qui est votre marchand d’aujourd’hui ?

Odilon - Monsieur Jambrouil.

Rigoberte - Ce marchand-là n’est point mentionné dans mes carnets parmi les grands marchands. Comment dit-il que vous devez peindre ?

Odilon - Il dit que le vert blanchi plaît bien, et Monsieur Fifrelet dit que c’est le bleu-jaune.

Rigoberte - Ce sont tous des ignorants : c’est le rouge amer qui vous va le mieux, et fera votre renommée.

Odilon - Le rouge amer ?

Rigoberte - Oui. Que ressentez-vous devant la toile blanche ?

Odilon - Je sens par intermittence l’envie de tracer le contour d’un carré.

Rigoberte - Justement, le rouge amer, qui se plaît bien dans cette image-là.

Odilon - Il me prend parfois le désir de la ligne triangulaire.

Rigoberte - Le rouge amer.

Odilon - Je veux mettre quelque fois une touche d’aubergine.

Rigoberte - Le rouge amer.

Odilon - J’ai le besoin parfois de courbes plus droites que d’autres.

Rigoberte - Le rouge amer.

Odilon - Et quelques fois je ne puis me réprimer de projeter quelque étron d’ivoire, avec un brin d’orange.

Rigoberte - Le rouge amer. Vous avez appétit à travailler avec la spatule ?

Odilon - Oui, Monsieur.

Rigoberte - Le rouge amer. Vous aimez tremper la couleur dans quelque siccatif ?

Odilon - Oui, Monsieur.

Rigoberte - Le rouge amer. Il vous prend un petit sommeil entre deux couches de couleurs et vous êtes bien aise de reposer la main qui tient l’outil ?

Odilon - Oui, Monsieur.

Rigoberte - Le rouge amer, le rouge amer, vous dis-je, qui plaît à l’acheteur. Que vous commande votre marchand pour votre palette ?

Odilon - Il m’ordonne trente six couleurs claires.

Rigoberte - Ignorant.

Odilon - Vingt deux couleurs foncées.

Rigoberte - Ignorant.

Odilon - Un échantillon de vermillon.

Rigoberte - Ignorant.

Odilon - Un autre d’anthocyanes.

Rigoberte - Ignorant.

Odilon - Un autre de flavines.

Rigoberte - Ignorant.

Odilon - Et pour couper la clarté de mes indigos, toute la panoplie des noirs.

Rigoberte - Ignorant.

Odilon - Et surtout de pâlir mes chlorophylles au jaune bordeaux.

Rigoberte - Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Si vous voulez être dans le vent des acheteurs, il faut : pâlir vos chlorophylles au brun citrouille, épaissir votre palette qui est trop légère, alterner par six traits foncés contre un demi clair, ajouter de la craie en sous-couche pour peser la bonne mesure, faire davantage de traits sans la règle, picorer là une idée d’un maître et ici les dingueries du néophyte. Votre marchand est un sot, qui pourrait vous coûter votre étoile. Je veux vous envoyer mes commis qui entreprendont notre relation, et je viendrai pour votre fortune vous voir de temps en temps, tandis que je serai dans ce parage.

Odilon - Vous m’obligez extrêmement.

Rigoberte - Voulez-vous sans risque la recette de votre renommée ?

Odilon - Je vous en supplie.

Rigoberte - Avez-vous usage de cette main-là ?

Odilon - Si j’en ai l’usage ? C’est celle qui me tient mes outils.

Rigoberte - Voilà qui fait notre affaire ! Coupez-là, et agglutinez-là sur une toile.

Odilon - Et pourquoi ?

Rigoberte - Vous la badigeonnez de citron et votre renommée est faite.

Odilon - Oui ; mais j’ai besoin de cette main pour mon art.

Rigoberte - Usez de l’autre, le mérite n’en sera que plus grand. Vous avez là aussi un œil droit que je m’arracherais, si j’étais de vous.

Odilon - M’arracher un œil ?

Rigoberte - Ne voyez-vous pas qu’il est tout ce que l’acheteur attend de votre talent ? Croyez-moi, clouez-le sur un autre châssis, et vous allez tout directement vous asseoir à droite de Vinci.

Odilon - Cela n’est pas tant pressé.

Rigoberte - Adieu. Je suis au désespoir de vous quitter déjà ; mais il faut que je me trouve à une grande exposition qui se doit faire d’un artiste qui ne craignit point de s’ouvrir le ventre et d’étaler tout ce qui s’y trouvait sur une série de toiles, peintes à la suite d’un vert tendre.

Odilon - Et comment va cet homme à présent ?

Rigoberte - Il ne s’est point porté jamais mieux. Son marchand l’a empaillé, et il est placé dans une grande renommée éternelle et en même temps à la vue de tous dans quelque vitrine. Jusqu’au revoir.

Odilon - Vous savez que les artistes ne s’abaissent point à reconduire.

Quinquin - Voilà un marchand de tableau vraiment qui s’y entend en art.

Odilon - Certes, mais il va vite en besogne.

Quinquin - Tous les marchands sont comme cela.

Odilon - Me couper une main, et m’arracher un œil, au nom de la célérité de ma renommée ? J’aime bien mieux qu’elle aille son bonhomme de chemin !




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